Comment rendre les enfants gourmands d’apprendre, d’après Idriss Aberkane

Je viens de lire le livre de Idriss Aberkane « Libérez votre cerveau ». J’ai trouvé ce livre passionnant. Pour lui, « nous sommes tous des prodiges en puissance ». Il faut simplement apprendre à utiliser au mieux notre cerveau. Ce que ne fait pas l’enseignement français. Pire, l’école introduirait des biais et des conditionnements qui seraient préjudiciables à notre société.Voici ce que j’en retiens.

Pour apprendre, il faut du plaisir

Idriss Aberkane raconte qu’il a suivi durant ses études supérieures deux types d’enseignements : l’enseignement français, dans lequel il a souffert, et l’enseignement anglo-saxon dans lequel il s’est épanoui. Il regrette qu’en France, on « confonde (…) la souffrance et le mérite« . « L‘épanouissement n’est pas la priorité de notre enseignement » et « le plaisir est anti-professionnel«  analyse-t-il. Et le pire, est qu’ainsi habitués dans leur enfance, les adultes importent cet état d’esprit dans le travail. « L’idée est (…) enfouie dans notre inconscient collectif que le travail (…) sera forcément douloureux. Or rien n’est plus faux : travailler dur pour quelque chose que l’on aime, cela s’appelle de la passion.« 

Il est convaincu, à l’instar de Léonard de Vinci que « l’amour est source de toute connaissance. Le prodige (…) travaille par amour. Il ne travaille pas pour une note, pour un prix ou pour la reconnaissance de ses pairs, il le fait pour lui, par désir inconditionnel de ce qu’il produit. » Dans le cadre de ses travaux, Idriss Aberkane a observé de nombreux prodiges. Notamment des personnes capables de retenir de mémoire de nombreux codes alphanumériques et les restituer sans erreur. Pour lui, ils n’ont pas forcément un talent inné. En revanche ils ont travaillé des centaines de milliers d’heures, poussés par leur passion. « On croit qu’ils sont venus au monde avec une capacité spéciale, mais plus on les étudie, plus on penche en faveur de l’explication selon laquelle ils ne sont pas nés avec un attelant d’athlète mental, mais qu’ils ont grandi avec le désir de le développer. » Le temps qu’ils y ont passé cela a permis de développer les bonnes connexions neuronales. « Chaque fois que nous écoutons du piano, il est probable qu’une population de neurones parmi les 86 milliards de notre cerveau sache exactement rejouer ce qu’elle vient d’entendre. La pratique, les milliers d’heures accumulées par un Mozart ne servent peut-être pas à former des neurones au piano, mais à donner la parole aux bons neurones, parmi toutes les populations possibles. »

Il en vient à modéliser la connaissance sous forme d’équation mathématique : elle est proportionnelle à l’attention multipliée par le temps:

Connaissance = Attention * Temps

Je trouve cette modélisation lumineuse. Effectivement, si vous êtes très attentif sur un temps très long vous allez apprendre beaucoup. Et c’est l’amour, le plaisir, la passion qui permet de rester attentif longtemps. Malheureusement l’école, elle, « peut capter le temps des élèves, puisqu’elle est obligatoire, mais aucun décret ne pourra jamais garantir la captation de leur attention. »

Le jeu, et en particulier les jeux vidéos, excellent à capter à la fois l’attention et le temps. « Le jeu encourage une pratique prolongée et assidue« . A ce sujet, il cite notamment un professeur, Matthew Peterson, qui a enseigné les mathématiques uniquement avec des jeux vidéos. Ses élèves ont eu les meilleurs résultats aux tests nationaux… Étonnant, non ? Il faut absolument considérer le jeu comme un outil parfait pour apprendre.

Idriss Aberkane compare l’école à un grand buffet rempli de plats alléchants… qu’on vous forcerait à avaler en entier dans un temps imparti. Quel enfer ! Et vous payez ce que vous n’avez PAS mangé… « A l’école nous ne sommes pas notés pour ce que nous avons mangé mais pour ce que nous n’avons pas mangé.(…) En France, obtenir 20/20, c’est avoir mangé le buffet en entier. »

Il stigmatise également la standardisation de l’enseignement qui délivre « des savoirs sans saveur« . Pour lui, il faut « de toute urgence, élaborer une gastronomie de la connaissance » et « remettre le plaisir au coeur de l’école. » Il faut rendre la connaissance « délicieuse« , développer « l’art de bien accommoder ses connaissances« . « Dans une école saine, les professeurs prennent du plaisir parce qu’il sont des chefs étoilés de la connaissance, et les élèves prennent du plaisir, parce qu’ils se régalent et qu’ils apprennent à cuisiner.« 

Mettre des « poignées » au savoir

L’auteur stigmatise la culture française pour qui populariser la science n’est pas noble. « Hélas, on ne dit pas « populariser » mais « vulgariser ». (…) Populariser, c’est vulgaire, compromettant. » Pour lui, la connaissance devrait au contraire être partagée le plus possible. C’est une des choses qui, quand on la partage, se multiplie. Pour cela, il faut rendre les savoirs « ergonomiques ».

Comme la main, le cerveau a un empan. L’empan de la main, c’est la distance entre notre pouce et notre petit doigt. Nous pouvons donc saisir avec notre main que des objets qui sont plus petits que cet empan. Sauf si on ajoute des poignées à cet objet, ce qui nous permet de saisir des objets plus grands. Et bien l’empan de notre cerveau nous permet de « saisir » les connaissances qui sont plus petites que l’empan de notre cerveau, sauf… si on met des poignées à ce savoir. Mettre des poignées à ce savoir nous permet de saisir des connaissances plus larges. C’est ce qu’il appelle la « neuro ergonomie ». Par exemple, pour retenir des suites de nombres et de chiffres, il suffit de le transformer en langage. Cela utilise d’autres parties de notre cerveau. « A13 ne veut rien dire en soi, mais c’est le numéro d’une autoroute en France et si vous l’avez empruntée souvent, il vous sera très facile de l’associer à ce numéro abstrait : eh bien c’est exactement çà, donner des poignées aux objets mentaux(…)« . « De même, il est plus simple de retenir une phrase qui a du sens qu’une succession de mots qui n’en ont pas.Pour cette même raison, les paroles d’une chanson, portées par une structure mémorable, un air de musique, se retiennent plus aisément que sans la mélodie. Le cerveau aime munir les choses de poignées. C’est une des bases de la neuroergonomie. » Malheureusement, tous les enseignements ne sont pas forcément ergonomiques. Et, pour commencer parce qu’ils sont souvent « monocanal » « De la savane à l’ère glacière, cette situation d’apprentissage n’a cessé d’évoluer en un mélange équilibré d’olfaction, d’audition, de vue, de mouvement, de planification mentale, d’effort intellectuel et physique. A l’école, c’est le contraire : l’apprentissage (….) est monocanal.« 

La note valorise l’inverse de ce qui est nécessaire dans la vie réelle

Idriss Aberkane s’élève contre la note, qui est selon lui très réductrice des capacités des élèves et de leur intelligence. « A l’école, l’accent est presque totalement mis sur les capacités verbales des élèves, surtout en mathématiques, où un élève n’a aucun point s’il parvient à résoudre un problème sans savoir en verbaliser la démonstration. Comme notre cerveau sait faire des choses sans savoir les expliquer (…), lier l’excellence au monde verbalisé est déjà une limitation. Alors, si l’on exclut la volonté et la motivation – qui sont sous-évaluées dans l’éducation -, pour ne se concentrer que sur les capacités « intellectuelles », c’est le sillon intrapariétal gauche qui est sans doute au coeur du phénomène (…) « avoir des bonnes notes« . « La vie notée est à la vraie vie ce que le cheval de bois est au vrai cheval. Vous pouvez avoir échoué à une multitude d’examens sur cheval de vois et exceller sur un vrai cheval par la suite laissant derrière vous les premiers de la classe. Or, dans la société que nous créons, celui qui excelle sur un cheval véritable sans être passé par le cheval de bois, on le traite d’imposteur et d’arriviste. »

La note est artificielle et ne reflète pas les compétences qui seront nécessaires dans la vie réelle. A l’école, pour réussir, il faut se conformer au cadre, rester à sa place, ne pas discuter de l’autorité, ne pas s’exprimer librement, et travailler individuellement (en groupe, cela s’appelle tricher). Dans la vie réelle, pour réussir,il faut faire preuves des compétences inverses ! Pour illustrer son propos, il cite Bill Gates : « J’ai échoué mes examens. J’ai un ami, par contre, qui a réussi tous ses examens à Harvard. Lui, est ingénieur chez Microsoft. moi, je suis fondateur de Microsoft. »

La note crée la conformité et réduit la créativité

Pour Idriss Aberkane, le système de notation et, de manière générale l’enseignement français valorisent la conformité plutôt que l’innovation. Et créent ainsi des sociétés qui préfèrent la conformité à la passion. L’innovation, c’est la désobéissance à l’école.

Pour Idriss Aberkane, ce sont les notes qui pervertissent les élèves. « Certains élèves arrivent à l’école avec de l’appétit (…), et souvent leur appétit initial s’estompe ou se voit remplacer par une simple addiction à la note. »

Les enfants perdent leur capacité d’exploration, par peur de la mauvaise note. « l’exploration est fondamentalement bridée par la peur de perdre, la peur du risque, que l’éducation nous encourage à ressentir en nous confinant à des situations contrôlées, balisées, en prônant la réserve plutôt que l’innovation. L’école actuelle n’encourage pas l’exploration, pour cette raison simple qu’elle est incapable de la noter.« 

Il mentionne un test réalisé en 1962 par le psychologue Sam Glucksberg qui « voulut observer si une récompense monétaire pouvait améliorer les performances des personnes testées. » Le psychologue a divisé les personnes en deux groupes. Au premier, il promettait des récompenses s’ils résolvaient un problème (plus pour les premiers, moins pour les suivants). Au deuxième groupe, il n’a rien promis. « De façon (…) inattendue, c’est le groupe pour lequel la solution du problème était « gratuite » qui réussit le mieux. (….) l’esprit « premier de la classe détruit la créativité et encourage la conformité.« 

« A l’école on apprend que la conformité est la vertu suprême ». Or « Réussir sa vie c’est en prendre le contrôle, c’est assumer son identité, mettre en valeur sa spécificité plutôt que la brider (…) Notre société est une sorte de machine. Alors pour y avoir sa place, il faut être une pièce conforme et d’une certaine qualité. C’est précisément ce que fait de nous l’école. D’une masse d’enfants ouverts, créatifs, spontanément fraternels et non conformes, elle fait des pièces séparées. (…) Un reproche immense que j’ai à faire à la plupart des écoles que j’ai fréquentées, c’est qu’elles n’hésitent pas à troquer l’émerveillement contre la conformité. »

Et il va même plus loin « nous soumettons notre cerveau à des autorités dès l’enfance, sans plus cesser de le faire ensuite. » Pour lui, l’école devrait être un lieu d’apprentissage de la liberté, apprendre à penser par soi-même.

Souligner les erreurs

La note met en avant le manque, l’échec. « Quand une copie est corrigée, ce que l’on y voit, en rouge, c’est ce qui nous manque, pas ce que nous avons assimilé, qui va de soi. Nous apprenons à repérer d’abord ce qui nous manque. » Or, notre cerveau donne déjà naturellement plus de poids à l’insatisfaction qu’à la satisfaction, amplifie les pertes. « On place un chamallow devant un singe capucin. On tire une pièce à pile ou face : face on lui offre un deuxième chamallow, pile, il ne se passe rien. Dans cette configuration, le singe est content de voir la duxième guimauve arriver devant lui. Modifions légèrement l’expérience : les deux chamaillons sont présents d’emblée sur la table, et une fois sur deux, on en retire un. En termes de probabilités les situations sont identiques (…) Pourtant, la première situation, qui présente le tirage comme une opportunité de gain, est agréable à son cerveau, alors que la deuxième, qui le lui présente comme un risque de perte, est désagréable. »

En soulignant le manque par rapport à la note maximale, la note accentue l’effet négatif de notre cerveau. Or « notre cerveau fait peser nos échecs passés sur nos tentatives futures, et si une série de petites victoires faciles donne l’élan à notre succès, une série d’échecs brise notre moral. (…) Je me souviens encore des conseils de mon père : « pour réviser tes maths à l’Université, n’utilise jamais un bouquin, français, prend un bouquin russe ou américain. Le bouquin américain commence par « combien font 1+1? » et il t’emmène, succès après succès (…). Le bouquin français commence tout de suite par un piège. (….) Il ne faut jamais négliger (….) l’élan cognitif de l’élève et ne jamais croire que le briser est une vertu. Il faut, au contraire, cultiver chez lui la « can-do-attitude », pour le convaincre qu’il sera capable de réussir. »

L’école nous apprend l’impuissance. « Je ne peux pas » « je ne le mérite pas » « je n’en suis pas capable ». A l’instar des éléphants que l’on dresse. « un éléphant adulte est trop puissant pour être enchainé facilement. Alors on substitue à la chaîne du corps une chaîne de l’esprit, beaucoup plus efficace. (…) petit, l’éléphant est attaché à une chaîne trop solide pour lui. En grandissant, il accepte l’idée que cette chaîne ne peut être brisée, de sorte qu’adulte, quand il a toute la force physique de se libérer, il demeure bridé mentalement et n’essaye même plus de s’échapper. » Cela fait réfléchir…

Ses conseils

  • Apprendre puis enseigner : « on ne consolide jamais mieux un cours que quand on l’enseigne à autrui. (…) Prendre l’habitude de suivre un cours dans la perpective de devoir le sonner soi-même (…) prédispose plus à la maitrise du savoir. »
  • Laisser les professeurs innover : « dans la structure actuelle de notre éducation nationale, (…) il y a une distance énorme entre le décideur et celui qui exerce le risque. Il faudrait donc créer un réseau décentralisé pour mettre en relation tous les professeurs et affirmer sans complexe que tout enseignant (…) est un enseignant chercheur qui a pour mission d’améliorer les pratiques pédagogiques.(…) il faut donner aux professeurs les moyens de devenir de vrais chefs cuisiniers des savoirs, leur permettre d’inventer de nouvelles recettes et de les partager ».
  • Donner envie, encourager l’émerveillement, développer une gastronomie de la connaissance : « il vaut mieux un débutant enthousiaste qu’un prix Nobel déprimé. (….) Nous sommes tous des prodiges en puissace, pour peu que nous soyons tombés amoureux d’une connaissance, d’une activité, qui suscite en nous une pratique délibérée, acharnée, inspirée. (…) l’enfant n’est pas un vase qu’on remplit mais un feu qu’on allume (…) Il faut rendre nos enfants gourmands de savoirs. cela tombe bien, ils le sont naturellement à la naissance. » »N’ayez jamais honte de vous émerveiller, et ne croyez jamais que le professionnel est celui qui ne s’émerveille pas. »
  • Encourager l’exploration
  • Rendre les savoirs ergonomiques, ne serait-ce qu’en utilisant plusieurs canaux
  • Enseigner la connaissance de soi
  • Mettre le jeu au centre de l’enseignement
  • Remettre l’épanouissement au coeur de la mission éducative.

Et vous, qu’en pensez-vous ? J’espère que je vous ai donné envie de lire ce livre 🙂

Pour ceux qui veulent l’entendre, voici une vidéo rapide mais éclairante.

Commentaires

3 comments on “Comment rendre les enfants gourmands d’apprendre, d’après Idriss Aberkane”
  1. ASR dit :

    Ca me fait penser au livre de Céline Alvarez (Les lois naturelles de l’enfant:))
    Bises; AS

    Aimé par 1 personne

    1. Valérie dit :

      Carrément. Il la cite d’ailleurs comme faisant partie des professeurs ayant tenté de changer l’éducation nationale.

      J'aime

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