Surprendre pour (r)éveiller le plaisir d’apprendre

La cloche vient de sonner annonçant la nouvelle heure heure de cours, celle d’histoire géographie. Les élèves sont assis à leur table dans la classe. Certains bavardent avec leur voisin. D’autres gribouillent des dessins sur leur cahier. Ils attendent le professeur. La porte s’ouvre lentement. Les élèves, médusés, voient apparaitre un pied chaussé de blanc, puis un autre… et le professeur entre… en costume de cosmonaute, avec une démarche souple et chaloupée, comme s’il était sur la lune. 

– STOP – Qu’auriez-vous pensé si vous aviez été à la place d’un de ses élèves ? « Il est complètement fou ! ». Sans doute. Mais vous auriez aussi été rempli de curiosité : que va-t-il nous dire ? Que va-t-on faire ? Vous êtes au moins sûr d’une chose : vous n’allez pas vous ennuyer durant ce cours !

Autre scène. Le professeur entre en silence. Il ouvre sa mallette, toujours en silence. Il en sort une enveloppe qu’il vient déposer sur la table d’un élève. Toujours en silence. L’élève l’ouvre et la lit. Puis il se lève, marche vers le tableau et dessine un « U ». Avec une patte droite plus haut que celle de gauche. Et retourne s’asseoir. – STOP – Vous grillez d’impatience, hein, comme tous les élèves ? Vous voulez savoir ce que le professeur a écrit sur son papier… Et bien c’est réussi !

La surprise est capitale dans l’envie d’apprendre. 

Capter l’attention, réveiller l’envie.

La monotonie entraîne l’ennui. Difficile de prendre plaisir à une journée durant laquelle on enchaine des cours identiques. Les publicitaires l’ont bien compris : pour capter l’attention, rien de mieux que l’effet de surprise. Créer l’étonnement, c’est donner envie de découvrir. Carol Fortin et Esteban Gonzalez, professeurs au Québec ont même théorisé cette pratique « la pédagogie de l’inattendu« . Durant les heures de cours, ils distillent des activités qui « ont pour objectif de surprendre et de déstabiliser les étudiants afin de capter leur attention, de stimuler leur mémoire et d’encourager leur participation active. »

C’est vrai en classe, c’est vrai à la maison. Quelle contrainte que de faire ses devoirs toujours de la même façon tous les soirs, non ?

C’est d’ailleurs vrai pour tous les outils d’apprentissage. Les livres scolaires, par exemple. Ils sont souvent construit de manière identique, sans surprise. Cela ne donne pas envie de les lire. Un livre scolaire dans lequel on ne saurait pas ce qu’il peut se passer (une blague au milieu d’un paragraphe, un contenu rigolo) serait certainement beaucoup plus apprécié, et lu.

Les musées trop « convenus » arrivent difficilement à capter une attention soutenue. Il y a encore quelques années, nous adorions visiter un musée consacré aux peintres impressionnistes, le château d’Auvers-Sur-Oise. Dans ce musée, pas de longue succession de pièces dans lesquelles sont accrochés les tableaux aux murs. Dans ce musée, les tableaux devenaient acteurs. Vous pouviez ainsi entrer dans un ancien train, vous asseoir sur ses banquettes en bois. Le train se « mettait en marche ». C’est à dire que vous entendiez un long sifflement et, sur les fenêtres défilaient les tableaux des impressionnistes. L’idée était de mettre les visiteurs dans la peau des peintres qui découvraient le plaisir de se déplacer. C’est ces paysages vus d’un angle nouveau qui avaient inspiré aux impressionnistes leur technique de peinture d’« impressions ». Dans la salle d’après, vous étiez plongés dans un cabaret. Vous pouviez vous asseoir à une table. Le rideau se levait, et les danseuses de Toulouse Lautrec venaient faire leur show sur scène. A chaque salle, une surprise. Je peux vous dire que les enfants étaient ravis et s’en souviennent encore. La surprise, l’inattendu éveille la curiosité.

Surprendre, c’est fixer les apprentissages.

Une surprise se fixe dans la mémoire, souvent de façon durable. Pour mieux comprendre pourquoi, il faut s’intéresser au fonctionnement de notre cerveau. Le cerveau reçoit à chaque instant une énorme quantité d’information : le son de la craie, la règle du camarade qui est tombée par terre, la température de la classe qui est trop froide, la demande du voisin de lui prêter une gomme, le prof qui parle… Les traiter chacune avec la même attention demanderait trop d’énergie et ferait perdre un temps précieux. Lorsque les informations sont déjà connues du cerveau, il se met en mode « pilotage automatique » et ne prête plus vraiment attention à ce qu’il fait. Cela le libère pour d’autres tâches. 

Lorsqu’on met quelqu’un dans une situation nouvelle non attendue, tous ses sens sont en éveil. Surprendre, c’est donc réveiller le cerveau. Cela devient d’autant plus important que notre cerveau, sur-stimulé par les publicités et les écrans, passe de plus en plus vite en mode « automatique ».

Surpris, notre cerveau se concentre sur l’acte, et évalue les motifs, la récompense, le bénéfice qu’il en tirera et, au final, décide de manière consciente de fixer cet apprentissage. Les événements inattendus sont de vrais moteurs d’apprentissage. « Ce qui est recherché avant tout avec la pédagogie de l’inattendu, c’est de créer un état d’émerveillement chez les étudiants qui permet de fixer leur attention et de faciliter la mémorisation du processus étudié. Cela les aide, plus tard, à retourner puiser plus facilement dans leurs connaissances et à établir des liens entre l’activité vécue et les images ou les contenus du livre » résument Carol Fortin et Esteban Gonzalez. « Nous sommes d’avis que ces éléments permettent de réaliser des apprentissages plus durables et de favoriser le transfert des apprentissages, comme le soutiennent Perrenoud (1997) ainsi que Tardif et Meirieu (1996). Par ailleurs, les étudiants semblent vraiment mieux intégrer la matière et appliquer plus aisément, par  la suite, les notions dans différents contextes. Nous constatons les effets positifs lorsque nous corrigeons les examens et que les cours suivants se déroulent sans que nous ayons besoin de revoir la matière. »

Plaisir et surprise.

Mon fils est rentré récemment très excité du collège, « Maman, l’interro de français s’est bien passée » m’a-t-il annoncé avec un grand sourire. Le matin, pourtant, il était parti en trainant les pieds. « C’est le dernier jour d’école avant les vacances de Noel, et la prof de français fait une inter, ce n’est pas juste » râlait-il. Que s’était-il passé pour que ce changement s’opère ? La professeure avait tout simplement distribué un carambar à chacun avant l’interrogation, en leur disant qu’ils auraient droit de le manger quand ils auraient fini. La surprise était agréable… et motivante. Le devoir s’est fait dans l’allégresse.

L’imprévisible crée du plaisir. Cela a d’ailleurs été démontré lors d’une expérience menée par des scientifiques des facultés de médecine Emory et Baylor. Ils ont proposé à différentes personnes des séquences de stimuli agréables (leur servir de l’eau et du jus de fruit). Chez certains, ils le proposaient ces stimuli de manière prévisible. Chez d’autres, de manière imprévisible. Les stimuli imprévisibles ont activé plus fortement les circuits de notre cerveau associés au plaisir et à la récompense. 

Comment l’appliquer, concrètement ?

Vous vous dites peut-être : « Ok, je suis d’accord, surprendre est une bonne idée. Mais c’est compliqué. Je ne vois pas bien ce que je pourrais faire pour surprendre mes élèves ou mes enfants. » C’est sûr, cela demande de sortir de son confort ou de sa routine. Mais finalement, n’est-ce pas sympa de préparer une surprise ? Quand on fait une surprise à quelqu’un, des fois le plus grand plaisir vient chez celui qui a préparé la surprise. C’est un cadeau que vous allez faire à d’autres… et à vous-même.

Pour commencer, il faut rester cohérent avec ce que l’on est, et prendre plaisir à construire ces surprises. 

Ensuite, ne voyez pas trop grand si vous ne l’avez jamais fait. Avancez progressivement. Et d’ailleurs, pour surprendre, pas besoin de construire des opérations complexes. Le psychologue Norbert Schwarz a organisé une expérience au cours de laquelle il plaçait une pièce de dix centimes à côté de la photocopieuse. Lorsque les sujets qui trouvaient cette pièce de monnaie étaient interrogés peu de temps après leur découverte, leur satisfaction générale de la vie était nettement supérieure à celle des sujets n’ayant pas trouvé de pièce. Cela fait réfléchir…

Il faut enfin et surtout se faire confiance. « C’est une capacité qui se développe avec le temps. Au début, nous pouvons simplement utiliser un changement d’éclairage, une affiche réalisée à la main, une musique d’ambiance,une disposition différente de la classe, etc. Il suffit de nous faire confiance et d’oser progressivement. Avec l’expérience, il devient facile d’imaginer un concept original en une dizaine de minutes. » Esteban Gonzalez et Carol Fortin

Quelques idées de surprises, simples ou complexes.

Voici un petit florilège d’idées, sorties droit de mon cerveau créatif, en tendues ou lues quelque part. Utilisables en cours, ou à la maison pour réviser les leçons.

  • Utiliser les différents sens. Pourquoi ne pas proposer de fermer les yeux et raconter une histoire, demander à chacun de visualiser dans sa tête ?
  • Plutôt que faire la classe en classe ou réviser comme d’habitude sur le bureau, pourquoi ne pas proposer de partir faire une marche ? C’est ce qui est d’ailleurs suggéré aux adultes pour re-penser les réunions. Lisez plutôt cet article sur le « co-walking« 
  • Utiliser le silence : demander aux enfants d’expliquer une notion de mathématique en utilisant seulement les mains ou le dessin au tableau.
  • Une énigme à présenter au début du cours qui ne pourrait être résolue qu’une fois les apprentissages réalisés,
  • une mise en scène loufoque mettant en vedette les concepts à voir,
  • un objet ou un décor inusité autour duquel le cours se construit,
  • une bande sonore pour accueillir les étudiants dans la classe,
  • une citation confrontant les idées à discuter,
  • une histoire à raconter relativement au concept à maitriser 
  • projeter les présentations sur le plafond: les étudiants doivent suivre le cours couchés sur des tapis de sol
  • cacher des questions sous les pupitres en vue d’une activité de récapitulation.
  • Dans un cours de biologie, transformer la classe en cellule vivante où chaque étudiant devient un organisme cellulaire ou un neurone 

Pour terminer, voici 8 professeurs ultra-créatifs…

Et vous, vous souvenez-vous avoir été surpris à l’école ? Avez-vous déjà fait des surprises à vos élèves ou vos enfants ? Le professeur de vos enfants a-t-il fait quelque chose qui a marqué vos enfants ? Partagez en commentaire !

Ah au fait… vous vous demandez encore ce qu’a bien pu demander la maîtresse dans son billet à l’élève dans mon introduction ? Et bien… vous le saurez en lisant mon prochain post 🙂

Pour aller plus loin

https://www.amazon.fr/Surprendre-formation-outils-ludopédagogiques-dapprendre/dp/2710131935/ref=nodl_

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