Réflexions et analyses

Promettre une récompense peut démotiver

Pour motiver quelqu'un à faire quelque chose, il est coutume de lui proposer une récompense. Les études scientifiques montrent qu'il est préférable de bien réfléchir avant...

Voilà une découverte vraiment contre-intuitive.😬

Pour ma part, je pensais que la perspective d’une récompense était plutôt de nature à motiver quelqu’un.

Ou, si la récompense n’intéresse pas la personne, elle n’a aucune espèce d’influence.

Mais de là à penser que cela pouvait démotiver ?!

J’ai découvert plusieurs études sur le sujet.

La plus vieille date de 1949…

L’expérience des singes

En 1949, deux professeurs de psychologie de l’université du Wisconsin, ont créé un casse-tête, constitué de 3 pièces métalliques qu’il faut actionner dans le bon ordre pour l’ouvrir.

Ils ont mis 8 casse-tête dans 8 cages où se trouvaient un singe. Le but étaient de les laisser se familiarisent avec l’objet, en prévision de tests qu’ils devaient mener quelques semaines plus tard.

Quel ne fut pas leur étonnement quand, après 2 semaines, les 8 singes savaient le déverrouiller en moins d’une minute sans aucune aide, ni punition, ni récompense.

Les scientifiques leur ont alors proposé des raisins, pensant qu’ils allaient aller encore plus vite.

Les singes se sont désintéressés du sujet.

Les scientifiques ont conclu que les singes agissaient avec plaisir. La récompense leur faisait perdre ce plaisir.

L’expérience des puzzles

En 1969, Edward Deci, un étudiant de l’université Wharton, imagine une expérience pour prolonger cette expérience des singes.

Il utilise un puzzle en 3 dimensions, pouvant être assemblé de plusieurs milliers de façons. Et propose à 2 groupes d’étudiants de reproduire 3 configurations du puzzle en étant chronométrés.

A un moment donné, durant l’expérimentation, Deci demandait aux étudiants de stopper, sous prétexte d’aller voir les résultats dans la pièce voisine.

Il quittait la pièce et se rendait dans une pièce adjacente dotée d’un miroir sans tain qui lui permettait d’observer les étudiants. Sur la table, outre le puzzle, étaient disposées plusieurs magazines. L’expérience dura 3 jours.

Jour 1 : Les deux groupes étaient dans les mêmes conditions : aucune récompense. Lors de l’interruption, Deci constata que les étudiants ne lisaient pas les revues et continuaient à jouer avec le cube durant 4 mn en moyenne.

Jour 2 : on annonça au groupe A qu’il toucherait l’équivalent de 5 € actuels pour chaque configuration correctement reproduite. Mais on n’annonça rien au groupe B. Lors de la pause, comme prévu, les étudiants A (rémunérés) se montrèrent nettement plus actifs avec le cube (+15% du temps). Les étudiants B se comportèrent comme le jour précédent.

Jour 3 : on annonça aux étudiants A qu’il n’y aurait plus de récompense. Rien ne changeait pour les étudiants B (pas de récompense). Le résultat fut sans appel : pendant la pause, les étudiants A furent moins nombreux à jouer avec le cube, ils préférèrent lire des magazines. Et ceux qui jouaient avec le puzzle le faisaient moitié moins longtemps que le premier jour ! Cependant que les étudiants B jouèrent 20% de plus que la veille.

Deci conclut que, quand l’argent est le seul moteur d’une activité, l’être humain attache tout simplement moins d’intérêt à cette activité. Certes, l’argent peut stimuler à court terme, comme le café pour la fatigue, mais l’effet s’estompe. Et à long terme, l’effet est même contre-productif.

En fait, l’être humain dispose d’une tendance naturelle à rechercher la nouveauté, à relever des défis, à apprendre, à construire, à réaliser.

Le sentiment d’accomplissement serait-il un plus puissant moteur que la carotte et le bâton ? On peut donner l’exemple de tous ces bénévoles qui contribuent, pour rien, à produire des contenus pour Wikipédia, par exemple…

Pay enough or don’t pay at all

Beaucoup plus récemment, Uri Gneezy, professeur d’économie comportementale aux US, s’est intéressé au lien entre l’importance de la récompense et la motivation des personnes à faire une tâche donnée.

Il a conduit 2 expériences.

1ere expérience : une récompense trop faible est moins motivante que pas de récompense du tout

La première expérience a été menée sur des 160 étudiants israeliens à qui il a demandé de répondre à 50 questions issues d’un test QI. Tous les étudiants étaient rémunérés 60 NIS (New Israeli Shekel) pour répondre à ce questionnaire.

Ces étudiants étaient divisés en 4 groupes :

  • groupe 1 : leur consigne était simplement de répondre à autant de questions que possible
  • groupe 2 : même consigne, mais ils recevaient un paiement supplémentaire de 10 centimes de NIS à chaque réponse correcte
  • groupe 3 : leur rémunération supplémentaire montait à 1 NIS à chaque réponse correcte
  • groupe 4 : eux recevaient 3 NIS à chaque réponse correcte

Les résultats sont fascinants : voici le nombre de réponses correctes par groupe, en moyenne

  • groupe 1 : 28
  • groupe 2 : 23
  • groupe 3 : 34
  • groupe 4 : 34

C’est-à-dire qu’une rémunération jugée trop faible est moins motivante que pas de rémunération du tout

Les premiers visaient la performance. Mais le « contrat » initial a été modifié pour les candidats du deuxième groupe qui ont commencé à calculer l’intérêt pour eux de répondre à beaucoup de questions supplémentaires : la rémunération supplémentaire étant très faible par rapport au prix fixe initialement payé ne les incitait pas à faire des efforts pour répondre un grand nombre de questions correctes. Contrairement aux 3e et 4e groupes…

2e expérience : récompenser peut endommager la motivation intrinsèque

La deuxième expérience a aussi été effectuée sur des étudiants en Israel. Chaque année, il était coutume pour eux de consacrer une journée à faire du porte à porte pou collecter des fonds pour de grandes causes comme la recherche contre le cancer, par exemple. Dans leur expérimentation, ils ont divisé 180 de ces étudiants en 3 groupes :

  • groupe 1 : c’était le groupe dit « de contrôle ». On leur a simplement rappelé l’importance de cette collecte
  • groupe 2 : en plus du petit speech sur l’importance de la collecte, on leur a proposé de les rémunérer 1% de la somme totale collectée
  • groupe 3 : la rémunération proposée était de 10% du montant total de la collecte.

Dans les deux cas, il était clair que cette rémunération était financée par l’organisme qui réalisait le test et n’était pas retiré aux organismes à qui étaient promis les dons.

Les résultats furent également fascinants : le montant collecté par le second groupe était plus faible que le premier. Le montant collecté par le troisième groupe était supérieur au second, mais toujours plus faible que le premier.

L’auteur explique que l’incitation peut détruire la motivation intrinsèque des personnes à réaliser une tâche.

La motivation intrinsèque est la motivation auto-générée par un individu.

La motivation extrinsèque est, au contraire, générée par l’extérieur de l’individu.

Le fait de proposer une incitation (monétaire ou autre), change en fait le « contrat ».

Avant, l’individu avait peut-être envie de faire cette collecte, parce que cela lui procurait un défi personnel, parce que cela lui donnait le sentiment de contribuer à une cause ou bien parce que c’était mal vu de ne pas faire comme les autres…

L’incitation fait changer les individus de regard sur la tâche.

Lorsque les incitations sont faibles, le message qu’ils comprennent est celui-ci « si tu es obligé de me payer, c’est que la tâche n’a pas grand intérêt en elle même. Donc ca détruit ma motivation intrinsèque et ma motivation sera moindre. Pire : si j’estime que la rémunération proposée est trop faible, elle peut être ressentie comme « insultante ». « 

Ils deviennent moins performants que quand ils ne sont pas payés du tout.

Manier les récompenses avec précaution

Dans son livre Le mythe de l’enfant gâté, Alfie Kohn explique que les récompenses et la compétition sont à la fois inefficaces et nocives pour les enfants, comme pour les adultes.

Croire fortement qu’il faut agiter des récompenses sous le nez des gens pour les motiver laisse entendre non seulement que les gens manquent de compétences, mais encore se moquent de les acquérir. Et cette vision de notre espèce n’est pas seulement insultante : elle est inexacte. – Alfie Kohn

Pour lui, motivation intrinsèque et motivation extrinsèque sont corrélées à l’inverse l’une de l’autre.

De nombreuses études ont montré que plus on récompense quelqu’un pour ce qu’il a fait, plus il tend à perdre son intérêt pour ce qu’il doit faire pour avoir la récompense. En d’autres termes, les incitations du type récompense sont nocives.

Cela est valable non seulement pour le travail scolaire (faire les exercices demandés, écouter en classe, avoir des bonnes notes, faire les devoirs…) mais également pour les actes moraux.

A partir du moment où on offre une récompense (y compris des éloges) pour un acte de générosité, la personne deviendra un peu moins susceptible d’aider la prochaine fois s’il pense qu’il n’en retirera rien.

Et le système est un cercle vicieux. Car plus on propose des récompenses, plus la personne va en attendre de plus grandes pour être satisfaite.

Privilégier la motivation intrinsèque ou récompenser correctement…

Ce que j’en retiens est qu’il n’y a rien de plus efficace qu’une motivation intrinsèque.

Mais si on a besoin de mettre en place des outils de motivation extrinsèques pour des activités qui ne génèrent pas assez d’enthousiasme, il faut être attentif à récompenser au « juste prix » pour que la récompense ne soit pas contre-productive…

On entend souvent des parents promettre à leurs enfants des cadeaux en fonction de leurs résultats scolaires ou de leurs résultats au brevet, au bac : est-ce la bonne manière de procéder ? Sans doute ponctuellement. Mais on peut se poser la question des résultats longs-termes de ces méthodes : pour obtenir de bonnes notes, les enfants prennent tous les raccourcis possibles pour se bourrer méthodiquement le crâne la veille du contrôle… et effacer aussi vite les connaissances qui « ne servent à rien » puisqu’elles ne servaient qu’à obtenir une bonne note…

En définitive, nous conduisons les enfants à considérer quoi qu’ils fassent juste comme un moyen d’arriver à leurs fins  : l’objectif n’est pas de peindre ou de lire mais de gagner. Et ainsi l’acte de peindre ou de lire, en lui-même, est dévalorisé dans l’esprit de l’enfant. – Alfie Kohn

Je suis donc peu convaincue par l’idée de récompense associée aux résultats scolaires. Mais bon, peut-être sur certaines matières pour lesquelles l’enfant n’a aucune appétence ?

Je me suis aussi posée la question sur la gestion des tâches ménagères. Faut-il inciter les enfants à nous aider en les rémunérant ? Soit en argent (argent de poche), soit en heures de jeux vidéos (ca marche pas mal aussi).

On se retrouve assez vite confrontés à l’escalade. A partir du moment où on leur a proposé une rémunération pour une tâche, ils ne la font plus jamais « pour rien ». Et malheureusement, les prix risquent vite d’augmenter.

Finalement j’ai arrêté toutes ces récompenses…

Et vous ?

À propos Valérie

Je m’appelle Valérie, je suis mariée, mère de 3 enfants, et entrepreneure. J’ai co-fondé WeNow, une start-up qui vise à réduire l’impact des déplacements en voiture sur la planète. Pour en savoir plus sur cette aventure : wwww.wenow.com Multi-passionnée, je m’intéresse en particulier à la pédagogie, au développement personnel et à tout ce qui touche aux sciences comportementales ou aux travaux sur le cerveau. Fin novembre 2018, j’ai suivi le forum « Wake up, ou comment arrêter de vivre sa vie à moitié endormie ». J’ai décidé que je voulais vivre une année extraordinaire. Pour cela, je pose des actes à la hauteur de mes ambitions, pour être « le changement que je veux voir dans le monde » comme le suggérait Gandhi.

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